Les déclarations de M. Johann Schneider-Ammann établissant un lien entre le taux de chômage et la proportion de certificats de maturité délivrés dans les gymnases ont provoqué de vives réactions. Certaines ont surpris, en ceci qu’elles témoignaient d’appréciations aussi approximatives que les propos qui les avaient suscitées. Car on trouve du juste et du faux tant chez notre futur responsable de l’enseignement et de la recherche que dans les propos qui leur ont succédé.
On passera sur la prétendue relation entre le nombre de maturités délivrées à une classe d’âge et le taux de chômage. Pour établir un lien de de causalité adéquate, il s’agirait de produire des analyses qui mettraient le phénomène en lumière, ce qui n’est pas le cas. Bien sûr, si le propos consistait à laisser entendre que ce n’est pas en visant un taux de 70% de diplômés de l’enseignement supérieur (c’était l’objectif proclamé il y a quelques années par les Académies suisses des sciences) que l’on favoriserait l’insertion dans la vie économique, on s’en voudrait de contredire notre magistrat.
Certains ont réagi aux déclarations du ministre en se plaçant sur le terrain de l’économie, justement. Pour évoquer tout d’abord l’aspect quantitatif et relever qu’il y aurait une sorte de cynisme à «importer» chaque année plusieurs milliers de diplômés universitaires plutôt que de les former en Suisse. L’argument n’apparaît pas vraiment déterminant. Notre pays continue en effet d’accueillir des travailleurs étrangers au bénéfice d’une formation professionnelle en nombre bien plus grand encore que ceux qui disposent de titres universitaires.
Surtout, l’argument laisse perplexe en ceci qu’il laisse supposer qu’il suffirait d’augmenter le nombre de maturités académiques pour accroître le nombre de titulaires de titres universitaires ou polytechniques. Lorsqu’on observe le taux d’échecs dans les universités et les EPF, on se dit plutôt que l’on résoudrait la plus grande partie de notre problème de « manque de cerveaux » en s’assurant mieux que les exigences des hautes écoles pourront bien être satisfaites par les porteurs d’un baccalauréat.
Un autre argument économique est apparu dans le débat, mais de nature qualitative celui-là. L’augmentation du nombre de bacheliers serait très souhaitable en raison de la tertiarisation de notre économie, parce que l’enseignement théorique deviendrait plus indispensable que par le passé. Un tel raisonnement donne à penser que la voie de la formation professionnelle conduirait principalement à des métiers manuels ou destinés au secteur secondaire, ce qui est totalement inexact. Les plus grandes cohortes d’apprentis se forment dans les domaines du commerce, de la vente, des soins en santé ou de l’assistance socio-éducative, toutes activités qui ressortissent évidemment d’une économie de services.
Plus inquiétant, ce genre d’argument présuppose que la voie académique serait seule à offrir la capacité de s’adapter aux nouvelles conditions du marché du travail. C’est ignorer le renforcement spectaculaire qu’a connu la voie dite professionnelle au cours de ces dernières années. Ainsi, le niveau de l’apprentissage, qui conduit au certificat fédéral de capacité (CFC), n’a pas cessé d’augmenter. Les ordonnances qui définissent les cursus ont toutes été profondément perfectionnées et accroissent le niveau des exigences au point que les connaissances théoriques qui sont exigées dans plusieurs métiers étonneraient plus d’un universitaire. Sans compter que les voies qui s’ouvrent désormais aux porteurs de CFC désireux et capables de poursuivre leur parcours formateur ont été remarquablement développées.
C’est peut-être à propos de ces aspects que les déclarations de M. Schneider-Ammann sont apparues les plus inabouties. On a semblé oublier les possibilités qui s’ouvrent désormais à ceux qui ont achevé un apprentissage. Il existe ce que l’on appelle le tertiaire B, qui regroupe les écoles supérieures ainsi que les brevets et les diplômes. On note surtout l’extraordinaire essor de la filière de la maturité professionnelle et des hautes écoles spécialisées, créées pour que les porteurs de CFC aient la possibilité de continuer des études.
Ces remarques dessinent un tableau au fond tout en nuance de notre système de formation. La voie professionnelle, et en particulier sa filière d’apprentissage, comporte le formidable avantage d’insérer très directement un grand nombre de jeunes dans la vie active. Reposant sur un mécanisme régulateur, elle comporte cette conséquence heureuse que le chômage des jeunes n’est pas chez nous considérablement plus élevé que le taux de chômage global. Enrichie de possibilités de perfectionnement désormais bien établies, elle offre en outre à ceux qui le peuvent et le souhaitent la chance d’acquérir des connaissances supplémentaires. Ratissant ainsi très large, la vie professionnelle a cet effet d’éviter la transformation des hautes écoles en universités de masse, où la qualité de de la formation n’est plus assurée et où les débouchés ne sont pas toujours évidents. Il y a aujourd’hui cent manières, y compris hors de la voie académique, d’acquérir la maîtrise d’une discipline, d’obtenir le succès professionnel et de réussir sa vie.
Christophe Reymond
Le Temps, mardi 6 novembre 2012
Mardi 6 novembre 2012