- Plein Centre - Olivier Rau
L’immigration, moteur de prospérité autant que défi collectif
Sans un apport continu de main-d’oeuvre qualifiée, notre prospérité et notre niveau de vie ne pourront pas être maintenus. Cette réalité s’accompagne toutefois de défis bien réels en matière d’intégration et d’infrastructures, qui exigent des choix politiques clairs.
Lors de sa séance du 11 février 2026, le Conseil fédéral a décidé de soumettre à la votation le 14 juin 2026 l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! (Initiative pour la durabilité). Lancée par l’UDC, l’initiative vise à remettre encore une fois en cause la politique migratoire actuelle et, en particulier, l’accord de libre circulation des personnes avec l’Union européenne (UE). Tout sauf nouveau, ce débat revient de manière cyclique, nourri par des préoccupations légitimes liées à la croissance démographique, à la pression sur les infrastructures, aux transports, au logement ou encore à la cohésion sociale.
Initiative extrême
Pour autant, la solution proposée apparaît à la fois comme trop simple dans son diagnostic et trop extrême dans ses conséquences, qui seraient déclenchées de manière automatique au moment du franchissement de certains paliers de population (9,5 millions, puis 10 millions).
L’idée qu’une limitation stricte de l’immigration permettrait de résoudre une grande partie des défis auxquels la Suisse est confrontée est un leurre, d’autant que ces défis ne sont pas le résultat mécanique de l’immigration, mais bien souvent d’un manque d’anticipation et de coordination à long terme. Potentiellement séduisants à brève échéance pour une partie de la population, cette forte restriction et ce plafonnement, accompagnés d’une remise en question et même d’une abrogation de la libre circulation (au profit d’un strict système de quotas), réduiraient certes la contrainte sur le logement et les infrastructures publiques. Mais différents secteurs clés seraient durement affectés par la réduction de la main-d’oeuvre disponible et une pénurie de travailleurs dans tous les corps professionnels. Le vieillissement de la population s’accélérerait en parallèle, mettant sous une pression accrue les systèmes de sécurité sociale (baisse du financement des retraites et forte augmentation de rentiers).
«Il faut désormais rattraper les retards pris dans le développement des infrastructures.»
Indispensable croissance démographique
Mais comment les tendances démographiques se présentent-elles concrètement? Dans son rapport Evolution démographique en Suisse – chances et défi s du 26 novembre 2025, le Conseil fédéral prend la précaution de rappeler que l’évolution ne peut, bien entendu, pas être prédite de manière exacte et que, par le passé, le solde migratoire a toujours fortement dépendu du dynamisme économique du pays.
On se souvient par exemple d’une baisse marquée et rapide de ce solde en 2009 et 2010, ensuite de la crise financière. Cela dit, le rapport se fonde sur le dernier scénario de référence de l’Office fédéral de la statistique, selon lequel la population poursuivra sa croissance de manière continue et comptera environ 10,5 millions de personnes en 2055. Cette croissance sera principalement due au solde migratoire, puisque le solde naturel (différence entre le nombre de naissances et de décès) deviendra négatif en 2035 déjà. Ensuite, la croissance dépendra donc de plus en plus de la conjoncture économique en Suisse, principal moteur de l’immigration.
La poursuite de la croissance démographique est, pour les prochaines décennies, une nécessité absolue pour relever les défis du vieillissement, dont elle atténue, et même compense, les effets négatifs. Or dans dix ans, cette croissance ne sera plus assurée que par l’immigration, dont l’importance pour la prospérité et la stabilité du pays est donc tout simplement cruciale. Elle jouera un rôle essentiel dans le maintien de la main-d’oeuvre nécessaire à l’économie ainsi qu’au financement des assurances sociales, à l’heure du départ imminent à la retraite des générations nées dans les années 1960.
Pour éviter l’asphyxie et l’engorgement, cette indispensable croissance démographique doit être accompagnée de mesures fortes et d’une volonté que l’on n’a hélas que trop peu ressentie jusqu’à maintenant. Il faut désormais rattraper les retards pris dans le développement des infrastructures (logements, transports routiers et ferroviaires en particulier), de manière corrélée à l’évolution démographique.
Immigration de travail
S’agissant spécifiquement de l’immigration, elle doit rester régulée par les besoins du marché du travail et ajustée au plus près de ces besoins. Des améliorations rapides et concrètes doivent être proposées dans le domaine de l’asile, mais aussi dans ceux de la migration illégale et des criminels étrangers, ou des étrangers qui vivent essentiellement de prestations sociales, ou encore en matière de regroupement familial.
Le monde politique semble en avoir pris conscience, à commencer par le Conseil fédéral, qui livre un certain nombre de pistes dans un intéressant Rapport actualisé sur la libre circulation des personnes et l’immigration en Suisse, adopté le 26 novembre 2025. Sur cent dix-huit pages, il y analyse différents domaines politiques, du marché du travail à la sécurité intérieure en passant par la sécurité sociale, la santé, l’aménagement du territoire, le marché du logement ou encore l’infrastructure de transport.
Concernant la libre circulation des personnes, le paquet d’accords en vue de la stabilisation et du développement des relations bilatérales de la Suisse et de l’UE contient des mécanismes de protection de notre système social et, surtout, une clause de sauvegarde.
Enjeux en matière d’asile
En matière d’asile, une nouvelle stratégie globale 2027 a été élaborée par la Confédération, les cantons, les communes et les villes, qui doit permettre de poursuivre l’accélération des procédures, réduire rapidement le nombre de dossiers en suspens, mais aussi encourager l’intégration de manière plus contraignante. Des mesures supplémentaires sont élaborées pour réduire le nombre de demandes.
Dites demandes devraient aussi pouvoir être classées plus rapidement lorsqu’on est sans nouvelles de la personne ou qu’elle refuse de coopérer. Pour les admissions provisoires, il s’agira de vérifier plus régulièrement et de manière plus approfondie si elles peuvent être levées. En parallèle, le Secrétariat d’Etat aux migrations prépare et met en oeuvre de nouvelles mesures pour que les personnes ayant commis des infractions en Suisse ne puissent pas profiter indûment du droit en matière d’asile ou du droit des étrangers.
Au Parlement
Les Chambres ont aussi accepté l’automne dernier de modifier notre législation pour participer dans certains domaines à la grande réforme du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile. Pour notre pays, la coopération avec l’Europe dans les domaines de la migration et de l’asile est fondamentale. Les modifications prévues visent à améliorer cette coopération. Dans le même temps, les procédures, les obligations et les sanctions sont étendues et deviennent globalement plus restrictives. Les Chambres traitent par ailleurs d’interventions toujours plus nombreuses sur ce thème et semblent désormais montrer un certain volontarisme.
La commission compétente des Etats s’est par exemple prononcée en faveur d’une initiative Nause demandant de compléter les dispositions sur la détention en vue du renvoi ou de l’expulsion, ainsi que d’une motion Marchesi voulant lutter contre l’utilisation de faux documents d’identité pour obtenir frauduleusement des permis de séjour.
«L’immigration doit rester régulée par les besoins du marché du travail.»
D’autres champs d’action
S’agissant du regroupement familial, le Conseil fédéral devrait prochainement mettre en consultation une nouvelle obligation d’inscription auprès d’un service d’orientation professionnelle, universitaire et de carrière. Le but est de favoriser l’intégration professionnelle de ce groupe cible et de mieux mettre à profit son potentiel. Il y a aussi différents objets parlementaires en cours de traitement, dont par exemple une motion Esther Friedli demandant que le regroupement familial ne soit pas possible pour les conjoints mariés par procuration, soit lorsqu’un mariage a été célébré en l’absence d’un des deux époux. Elle a été acceptée par le Conseil des Etats le 10 décembre dernier.
A noter aussi que le Conseil fédéral a modifié l’ordonnance sur la libre circulation des personnes pour empêcher le versement de prestations sociales indues. Cette modification, entrée en vigueur le 1er janvier, concerne l’octroi d’autorisations aux ressortissants de l’UE/AELE actifs en Suisse via des agences de location de services.
Jusqu’à présent, il pouvait arriver que l’on délivre à ces personnes des permis B valables cinq ans, alors qu’elles sont actives pour des missions de moins d’un an. Désormais, ce sont seulement des autorisations de courte durée (permis L valable un an au plus) qui peuvent être délivrées, ce qui empêche par ailleurs le versement de prestations indues.
Pas de prospérité sans immigration
L’immigration en Suisse est fortement corrélée aux besoins de l’économie, à la croissance économique et donc à la prospérité. Pour maintenir et augmenter le niveau de vie en Suisse, et à défaut d’un regain inespérable du taux de fécondité, l’immigration doit pouvoir se poursuivre pour que les entreprises disposent du personnel qualifié nécessaire. Cela implique de nombreux défis d’intégration et d’infrastructures.
Elle doit donc être accompagnée par des politiques publiques qui encouragent et exigent l’intégration des personnes étrangères, ainsi que des programmes d’investissement à la hauteur des enjeux infrastructurels. Tout ce travail de longue haleine doit être entrepris en démontrant à la population que l’on ne prend pas les problèmes à la légère.
On n’oubliera pas, bien entendu, d’entretenir des efforts de motivation et de responsabilisation à l’égard de la population qui réside aujourd’hui en Suisse, en soulignant notamment que les progrès sociaux favorisant les taux d’activité partiels et les temps de travail restreints entraînent presque obligatoirement l’arrivée de travailleurs étrangers supplémentaires.
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